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Ce samedi 20 mars, veille de printemps, avait été idéal pour un long vol de
falaise d'Octeville à Antifer et retour. Le soleil avait tôt fait de réchauffer
la brume du matin et de faire naître de petits cumulus blancs et inoffensifs.
Le vent s'était doucement levé pour atteindre un bon 20 km/h. Le vol avait
été sans histoire, si l'on passe sous silence l'irruption soudaine
d'un poteau EDF sans fil juste dans l'axe de la piste et qui m'avait
obligé à une manuvre d'évitement et à un atterrissage peu glorieux
derrière le déco, heureusement à l'abri des regards indiscrets. On
savait déjà que les
Airbus se jettent parfois en travers de la course des planeurs,
mais s'il fallait aussi se méfier des pylônes EDF ...
Je m'étais décroché de la cage
et j'avais quitté mon harnais. Assis dans l'herbe,
je regardais les autres voiles virevolter au dessus du déco et je
profitais de la
douceur de cette belle journée. Avant de replier je me remémorais
ce premier long vol sous ma Lagon. Soudain une petite voix se fait
entendre derrière moi :
"Alors ? C'était comment
?"
La voix féminine est douce, un
peu grave, légèrement voilée, un délicat mélange
de Marie-France Pisier et de Sabine Azéma. Je me retourne en espérant
que celle qui vient d'arriver ressemble à l'une ou l'autre ...
Mais rien. Personne en vue ! Le
champ est désert. Pas l'ombre d'une présence
humaine à proximité. Je me demande si le choc à l'atterro n'a pas
été plus rude que je
ne le pensais. Je ne suis pourtant pas tombé sur la tête
!
"Alors, tu as trouvé ça
comment ? Ca t'a plu ?"
Cette fois, je n'ai pas rêvé !
Je me lève, je regarde partout, personne. Rien
que moi et ma voile. Rien que ma Lagon cagée étendue au soleil sur
l'herbe tiède.
"Eh ! tu pourrais quand même
me répondre !"
J'aperçois un frémissement du
côté des ouvertures de caissons et je me demande
... non, la voile est étendue bien à plat et je ne vois pas comment
quelqu'un pourrait se
cacher dessous. Je la soulève à différents endroits pour
être bien sûr, mais non, ce n'est pas possible. Je retourne vers mon
harnais. Est-ce que
ça ne viendrait pas de la radio ? Non, cette voix ne ressemble
en rien au grésillement nasillard qui sort habituellement d'une VHF.
Je l'éteins malgré tout et reviens vers la voile.
"Tu cherches quelque chose
?" dit la voix sur un ton amusé.
Alors là, elle se fout carrément
de moi. Et j'en suis sûr maintenant, la voile
a encore bougé quand la voix a parlé. Bon, je sais, il y a un peu de
vent, mais quand
même, elle ne bouge que quand elle parle. Elle ne bouge que
quand ... Aile parle ? Je m'entends répéter cette phrase à haute voix :
"Aile ne bouge que quand Aile
parle."
Non, allez, assez déliré,
le soleil n'est
quand même pas si chaud au mois de mars pour que ... Je rassemble les
suspentes et je
commence à ramener la voile en corolle pour la sortir du champ.
"Non, attends, pas tout de
suite ... j'étais bien, là !"
Cette fois c'est sûr, elle est
tout contre moi, je l'ai sentie vibrer ...
" Oui , je sais, ça doit te
paraître bizarre, une voile qui parle mais que veux-tu,
nous ne sommes pas tout à fait comme les autres, nous, les voiles
cagées. Nous sommes
un peu, une espèce à part et tu es loin d'avoir tout découvert
de moi. Tu n'es pas trop pressé ? J'ai envie qu'on parle un peu..."
C'est ce moment que choisit
Dany'Aile pour arriver et s'enquérir de mon état.
"Ca va ? Tu n'as pas d'autres blessures que d'amour-propre ?" me
dit-il goguenard.
"Non, non, ça va,
merci" lui réponds-je.
"Tu veux un coup de main pour
plier ?"
"Non, non, ça ira."
"Dis-lui d'aller se refaire
un vol", dit la voix féminine, doucement mais impérieusement.
"Je ne peux pas l'envoyer
balader comme ça, c'est un ami !"
"Qu'est-ce que tu dis, là
?" dit Dany'Aile, maintenant vaguement inquiet pour
ma santé mentale.
"Non, rien, je parle tout
seul"
"C'est ce que je vois ! Bon,
ben je vais peut-être m'en refaire un petit, alors.
Pas toi ?"
"Non, non, j'ai ma dose pour
aujourd'hui."
"Bon, alors à tout à
l'heure. Saaaaalut." Dany'Aile
s'éloigne.
Silence.
J'hésite un instant. Je ne suis
pas encore sûr de ne pas avoir rêvé. Je continue
à plier ou bien ...
"Il est parti ?"
"..."
"Le type, là. Il est parti ?
Ben oui, je ne peux pas savoir, on est nées sans
yeux, nous les voiles. Toi, je sens bien que tu es là, parce que tu me
tiens par les
suspentes, mais lui ..."
"Non, non, il s'éloigne.
Mais ne parle pas trop fort, n'importe qui d'autre pourrait
arriver et t'entendre" dis-je en chuchotant.
"Non, il n'y a que toi qui
peux m'entendre. Je te parle directement dans la tête."
"...!!! Ah bon ? Mais moi, on
va m'entendre te parler et je n'aurai pas l'air
malin ..."
"Tu n'es pas obligé de
parler à haute voix. Tu n'as qu'à faire comme tout à l'heure,
en vol. Tu penses simplement à ce que tu veux me dire et je t'entends.
Moi, mes oreilles, elles servent à autre chose ... comme tu le sais
bien !"
"Eh bien non justement, je ne
sais pas, enfin si, je sais mais je n'ai encore
jamais essayé avec toi."
"Ne t'en fais pas pour ça,
on a bien le temps. Ce n'est que le tout début de
notre vie commune. Mais, dis-moi, si tu sais à quoi servent nos oreilles,
c'est que tu avais déjà volé avant, alors ?"
"Avant quoi ?"
"Ben ... avant d'être avec
moi !"
J'hésite à répondre. J'ai senti
une pointe de jalousie dans le ton de sa voix.
"Oui, un peu, mais tu sais,
j'ai commencé seulement l'année dernière."
C'est un comble, voilà maintenant
que j'essaie de me justifier auprès de ma voile
...
"T'en a connu combien avant
moi ?"
"Euh ... Ben deux, enfin
trois ... mais avec la première je n'ai pas volé, c'était
juste pour apprendre à gonfler, juste un petit ... flirt, quoi."
"Et celles avec qui tu as ...
euh ... elles s'appelaient comment ?"
"TBird et Samba. Mais je te
trouve bien curieuse, dis moi !"
"Pardonne-moi, je suis très
jalouse et très possessive. C'est un gros défaut
je sais, mais on est toutes comme ça dans la famille Cage. Euh ...
c'est ailes qui t'ont
plaqué ou c'est toi ?"
"Ben avec TBird, c'était une
sorte de contrat à durée déterminée. Après moi,
elle est allée en initier un autre. Je l'ai un peu regrettée, mais
elle manquait quand
même de caractère et je me suis vite ennuyé. Samba c'était
autre chose. Elle était bien plus rigolote et on s'est bien amusés
ensemble, mais j'ai
vite compris que ça ne durerait pas éternellement.
Aujourd'hui elle est toujours toute seule et je lui cherche quelqu'un. Et
puis ensuite, je t'ai
rencontrée et ... tu sais bien ... ça a été le coup de
foudre. Mais ... ça me fait tout drôle de te raconter ça comme ça,
enfin, je veux dire,
de te parler comme ça, avec des mots... comme si tu étais
..."
"Comme si j'étais quoi ? une
femme ? ... Mais je suis une femme !"
Ca y est, le mot était lâché.
Je ne sais pas comment vous regardez votre voile,
votre compagne d'échappées, votre complice d'évasion, mais si un
jour vous avez comme
moi, la chance de l'entendre vous dire ces mots là, avec
cette voix là, croyez-moi, vous ne la regarderez plus jamais comme
avant, vous ne lui
parlerez plus jamais comme avant.
Je lui avais déjà beaucoup parlé de moi mais je ne savais encore presque
rien d'elle. Elle
avait du deviner ma pensée car elle continua ainsi :
"Je m'appelle Lagon, mais tu
le sais bien puisque mon nom est tatoué sur mes
oreilles. Oui, c'est vrai, ce n'est pas un nom féminin mais, après
tout, les hommes ont
bien appelé un avion Concorde et ils disent LE Concorde,
alors pourquoi pas LA Lagon. Mais moi, je préfère Lagon tout court,
si tu veux bien."
"Eh bien va pour Lagon, ma
belle !"
"Dis ? Tu veux bien me
remettre comme tout à l'heure ? Étendue sur le dos, c'est
extra ... hi, hi !"
"Hein ? ... "
"Sur le dos, c'est extra ...
Extra... dos ... bon d'accord."
Je sens qu'elle est un peu vexée
que je n'ai pas ri. Il faut dire qu'elle n'est
pas vraiment nouvelle cette blague pyrénéenne. D'ailleurs peut-être
qu'elle aussi, la
tient d'un pyrénéen ... allez savoir ! Je
lâche les suspentes et je lui prends délicatement une oreille après
l'autre pour
l'étendre à nouveau sur l'herbe puis je reprends la cage en mains.
Je tire un petit coup les suspentes de chaque côté pour qu'elle ne
monte pas en crevette
et je bascule la cage au ras du sol. Lagon prend une grande
inspiration, se lève bien symétriquement et décolle en s'étirant
délicieusement
jusqu'à la pointe des oreilles. J'avance vers elle et la repose
doucement au sol en la déroulant sur le dos. Elle pousse un profond
soupir d'aise et
j'entends dans le souffle de ses poumons, pardon, de ses caissons
:
"Hmmmmmfffff ! J'aime quand
on me parle comme ça !"
Je peux vous dire que depuis ce jour là, je ne lui claque plus jamais le bord
de fuite au sol quand je la dépose.
"Tu sais, ça n'est pas souvent que j'ai l'occasion de me faire dorer l'intrados au soleil. Les gens croient toujours que les UV c'est mauvais pour
mon teint. Tu parles ! De toutes façons, quand je vole, j'en prends
plein l'extrados
pendant des journées entières, alors un petit coup de l'autre
côté, ça fait un bien fou !"
"Mais dis-moi, si tu me
racontais ton histoire, d'où tu viens, quel âge tu as,
quand tu es partie de chez tes parents ...?"
"Eh bien voilà. Il était
une fois dans les Hautes Pyrénées, au fond de la vallée
d'Argelès-Gazost, un grand gaillard aux yeux bleus et aux cheveux
frisés..."
Et c'est ainsi que Lagon commença a me raconter une incroyable histoire, son
histoire, celle de ses aînées, de sa sur cadette Paradigme, de ses
cousins les parapentes et de tous ses ancêtres souples ou rigides. C'est cette
histoire étonnante que j'ai essayé de transcrire ici et que je vous
dévoilerai, à intervalles très irréguliers. Bien sûr j'ai transcrit de mémoire
toutes les confidences de Lagon car le magnétophone télépathique
n'existe pas encore et j'espère qu'elle ne m'en voudra pas s'il subsiste ça et
là quelques inexactitudes.
A suivre ...
D'autres textes:
LAGON (nouv'aile) Le mot et la chose Tirade de Dis-Donc